Lécher ses vertèbres

15 photographies
contrecollé sur Dibond
100x100cm

Texte d'Emmanuèle Bernheim, 57ème Salon de Montrouge, 2012

"Laure Ledoux voulait être styliste. C’étaient les matières, les tissus, les textures, qui l’attiraient, bien plus que les couleurs, et puis elle a fait de la céramique. La matière, le toucher toujours. Et peu à peu la photo s’est imposée.
Avec ses grands formats, Laure Ledoux veut « scruter la surface comme on ne pourrait jamais le faire dans la réalité, et donner la perception du toucher tout en sachant qu’on ne peut pénétrer l’image ».
Elle y parvient. Mais est-ce bien vrai que l’on ne puisse pas aller au-delà de la surface et pénétrer l’image ? Il me semble que lorsque l’on contemple assez longtemps les photos de la série Lécher ses vertèbres, on y plonge, on s’y noie. On « passe de l’autre côté ». Devant, ou plutôt derrière ces mèches de cheveux de feu, on devient James Stewart dans Vertigo peu à peu hypnotisé, aspiré par la spirale sans fin des cheveux de Kim Novak. On s’y perd, on s’y brûle. La carnation d'une nuque pâle rend carnassier. Devant elle, on devient vampire, Dracula prêt à mordre dans ce cou dont la chair tendre semble palpiter, jusqu’à ce que sur cette blancheur, ruisselle le sang. La peau animale appelle les flèches ou les banderilles, et la fleur le souffle qui éparpillera ses aigrettes.
Rien de morbide ici. Partout la vie affleure. Les tresses ne demandent qu’à se dénouer, le cuir du blouson à crisser et, même empaillée, la chouette semble prête à s’envoler.
Laure Ledoux observe longtemps ses modèles avant de les photographier. Pour la plupart, ils lui sont proches.
C’est elle qui choisit dans leur garde-robe les vêtements qu’ils porteront. Ce ne sont pas les couleurs qui lui importent, mais la matière.Afin que rien n’attire l’œil, si ce n’est le modèle, le décor est toujours le même : un simple rideau noir. Leur peau est nue, sans maquillage. La lumière ne varie jamais.
Cette série de photos s’appelle Lécher ses vertèbres.
Qui représente ce ses, soi-même ou l’autre ? D’où vient ce titre étrange et inquiétant ? Laure Ledoux m’a dit l’avoir trouvé dans un poème de Bernard Noël, le recueil La peau et les mots (P.O.L., 2002).
« (...) il faut retraverser la peau et vider dehors tout ce dedans / il faut planter ses yeux du côté rouge de l’écorché / et lécher le col de ses vertèbres (...) »
Effrayants et magnifiques, ces mots pourraient s’appliquer au travail de Laure Ledoux.
L’écrivain Régine Detambel (auteur par ailleurs d’un Petit éloge de la peau, Folio, 2007) a consacré un très beau texte à Bernard Noël, qu’elle a intitulé « Bernard Noël, poète épithélial » (Jean-Michel Place, 2007).
J’aimerais, un instant, lui emprunter ce beau titre, et écrire : Laure Ledoux, photographe épithéliale. "