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Aux ambiguïtés de l’être et de l’image / Texte Eva Prouteau / mai 2014

Matité parfaite, sensualité intense et tension latente : au détour d’une peau laiteuse ou d’un plumage doré, d’une rousseur chevelue ou florale, la série photographique Lécher ses vertèbres traverse les règnes élémentaires avec une élégance glacée, isolant les corps dans la noirceur des profondeurs. À Pontmain, six grands tirages sur papier baryté plongent le spectateur dans l’univers suggestif de Laure Ledoux, fait de paysages tactiles où la volupté et la lumière s’enlacent étroitement, d’ambiances aux accents crépusculaires et caravagesques : ici la nuque offerte d’un garçon, là le regard transpercé d’un hibou nous retracent une histoire
fantasmatique qui navigue entre rêve et conscience, zones d’ombres et trouées lumineuses.
Que cherche cette artiste sinon, peut-être, à cerner par la pratique du portrait un rapport intime, et à déchiffrer le mystère(de l’Autre, de l’image de l’Autre) ? Un obscur objet du désir semble mouvoir ce travail irrigué de nuit (Black lights, Dans la nuit de l’invisible) et de pulsions tactiles. Voir à l’intérieur (Lécher ses vertèbres), voir au-delà du visible. Et toucher,dans tous les sens du mot, par l’entremise de l’image.
Réalisée à Arles, Dunkerque et Shangaï, la série Dans la nuit de l’invisible égrène les portraits de kick-boxers pris sitôt après leur séance d’entraînement. Corps jeunes, athlétiques, torses nus ou habillés, ces sportifs posent sans atours, vulnérables de fatigue et de coups encaissés. Laure Ledoux serre de près cette absence de représentation dans la représentation : une mise à nu que permet l’effort intense tout juste accompli, un lâcher prise physique et mental, proche de l’état post coïtal. À cet effet, elle n’enjolive rien, privilégiant la prise directe et le décor des salles de vestiaire aux lumières glauques. En ressort quelque chose de cru, de doux et de brut, palpable dans la texture même de l’image comme dans la représentation : la capture d’un état d’hébétude animale, une forme de douleur heureuse, un abandon. Un paradoxe aussi, tant ces corps semblent pleins, pondérables, et pourtant vidés, presque absents.
En résidence au centre d’art de Pontmain, l’artiste a prolongé cette exploration de l’univers de jeunes sportifs — attirée encore par cet état du corps qui suit la débauche d’énergie — quand le sport devient métaphore
d’un périple initiatique.
Laure Ledoux a ainsi sélectionné des élèves en formation aux métiers du sport et des judokas étudiant dans la commune de Gorron, ainsi que des boxeurs à Fougères. Trois impressions photographiques sont présentées dans l’exposition : un garçon au buste nu, sculpté par l’exercice et la lumière, laisse filer son regard en oblique, vers le sol, enfui loin dans ses pensées ou désirant se dérober au regard de l’artiste. Une jeune judoka, prise en buste vêtue d’un judogi blanc, évoque la grâce virginale des femmes peintes par Vermeer ; un autre athlète au corps très musculeux, assis au sol dans un décor bleuté, fixe l’objectif d’un air tranquille et neutre. Ces trois êtres dans la fleur de l’âge, saisis dans l’après du combat ou de la performance, s’offrent à la fois forts et fragiles, innocents et troublants de présence érotique feutrée. Un diaporama complète ces trois
tirages, et rejoue en série cette énigme du corps éprouvé, énergie fluctuante entre jouissance et lassitude, exhibitionnisme et introversion. Black lights, le titre de cette série en cours, se réfère à une déclaration de Mohammed Ali : « Ils disent que quand vous êtes frappés et salement touché vous voyez des lumières noires, les lumières de l’inconscience. » Sous la surface des paupières, des galaxies inconnues remuent : ce sont peut-être ces points brillants que Laure Ledoux poursuit dans ses travaux photographiques.
Le dernier ensemble présent dans l’exposition est né d’une parenthèse singulière : le carnaval de Dunkerque qui, comme tous les défilés populaires, ouvre soudain l’espace d’une liberté, où les masques font provisoirement tomber les différences sociales, et célèbrent la beauté des monstres. Il n’est pas très surprenant que Laure Ledoux ait choisi ce cadre de turbulences, où les corps déguisés se laissent aller, dans la caricature, à révéler plus facilement une beauté tacite. L’artiste s’est donc concentrée sur le Clet’che (le costume ou déguisement, en dunkerquois) comme double principe révélateur, de l’identité carnavalesque et de la personnalité de chaque individu. Quelques grands classiques du clet’che ressortent de cette série de portraits : à l’origine, les pêcheurs de Dunkerque enfilaient les robes de leurs épouses et allaient chercher des fleurs dans les cimetières pour orner leur chapeau. Le travesti est resté depuis lors un pilier de la parade, avec son collant résille, son manteau de fourrure et son maquillage outrancier. Autres accessoires incontournables
: le couvre-chef, parfois imposant et orné de multiples greffes — plumes d’oiseaux, peluches et doudous, badges, muselets de champagne et autres stickers ; et le parapluie multicolore, appelé “berguenaere”, qui tient également une place centrale dans le carnaval dunkerquois. Laure Ledoux expose douze portraits de ces masquelours (carnavaleux) flamboyants, corps transgenres ou étrangement exotiques, tels ces noirs zoulous au visage couvert de maquillage charbonneux, arborant pagnes, souspulls noirs, fourrures tachetées, colliers d’os et immenses plumes. Sous la parure et la fourrure, l’artiste révèle les corps simplement mis en scène dans le suspens calme du studio, sans décor, vus de face ou de trois-quart...en toute simplicité derrière leur tenue exubérante, libéré des complexes et se donnant joyeusement aux regards, dans l’exquise licence de cette éphémère diversion.
À contempler ce dernier des quatre corpus qui s’articulent et composent l’exposition, une qualité de regard s’affirme comme un invariant : Laure Ledoux traque dans les corps, quels qu’ils soient, quelque chose de vivant et de fugitif, qui met en relation le visible et l’invisible, le violent et le doux, Eros et Thanatos. Entre la lumière et les ténèbres, l’oeuvre poursuit cette présence, difficilement saisissable — une ode diffuse aux ambiguïtés de l’être, et de l’image.